L'humanité par Leonardini

Belle affaire de dignité

Jack Ralite, en septembre dernier, alertait nos lecteurs sur le bien-fondé sociophilosophique et artistique de la création, par Chantal Morel, de Pauvre Fou !, d’après l’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, de Cervantès (1547-1616). Ce spectacle fait halte à Paris (1). Sa spécificité tient à la longue immersion amicale d’une petite équipe créative dans le quartier de La Villeneuve, dont les habitants avaient été abondamment flétris dans un discours abject de Sarkozy. Des liens se sont créés, à tel point que quelque dix d’entre eux hantent le plateau. Ils jouent tels qu’ils sont, ne font en aucun cas de la figuration. Une grande part du plaisir retiré au vu de la représentation tient à leur présence physique sur le plateau, où se donne une parfaite adaptation du prodigieux roman dans lequel Maupassant saluait « une œuvre d’imagination qui donne la sensation d’une merveille d’art inestimable ». Cette délégation populaire étaye à fond la lecture qu’effectue Chantal Morel des aventures du couple mythique formé par Don Quichotte et Sancho Pança, rôles respectivement tenus, avec quelle ardeur savante, avec quel emportement d’ordre poétique, par Louis Beyler et Roland Depauw.

Le charme fort de Pauvre Fou ! tire son nerf du basculement des pouvoirs de l’imaginaire, soudain passés des songes creux — certes sublimes — du chevalier à la triste figure au cœur et à l’esprit de son écuyer, ce à la faveur d’une conjuration ourdie par le duc et ses valets, dont Sancho, lui, n’est pas dupe. Il devient du coup le prophète d’une utopie concrète, après avoir été, en sa qualité de gouverneur supposé de l’archipel, une sorte de juge Azdak (comme l’avait imaginé Brecht dans le Cercle de craie caucasien), décrétant à la diable des verdicts de ruse paradoxale. Ainsi, l’idéal de justice abstraite de celui qui prend des moulins à vent pour des géants s’est mis à contaminer son second, aux yeux grands ouverts sur l’état du monde. Chantal Morel, artiste ô combien singulière dans sa quête de vérité foncièrement fraternelle (elle se moque bien de se faire une belle situation), organise autrement la compréhension du chef-d’œuvre ancestral en l’amenant du côté de l’espoir en commun. Voilà, au demeurant, du grand théâtre raffiné, avec un glorieux rideau pourpre, des planches habilement agencées et le concours du peuple d’ici et de maintenant. Belle affaire de dignité.

C’est l’époque estivale où les élèves en bout de formation effectuent enfin leurs premiers pas résolus devant le public. Ceux de la soixante-douzième promotion de l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (Ensatt), sise à Lyon, proposent Indécences, où s’entrelacent deux pièces : Une femme sans importance, d’Oscar Wilde, et Outrage aux mœurs, de Moïsès Kaufman, qui s’attache à l’infâme procès pour pédérastie intenté à Wilde par la société victorienne (2). Affectueusement cornaqués par le metteur en scène Frank Vercruyssen, du fameux groupe belge TG Stan, comédiens et scénographes, concepteurs lumière et son, costumiers et coupeurs, bref tous gens des métiers enseignés dans l’établissement, s’en donnent à cœur joie dans la perspective morale du projet, envisagée non sans humour et esprit de satire, suivant l’une et l’autre pièce. L’éventail est riche.

 

(1) Au Théâtre du Soleil jusqu’au 7 juillet ; (lire aussi page 23,

le rendez-vous des Amis), les 19 et 20 juillet, au festival Hérisson

en fête dans l’Allier, et du 17 au 29 septembre, au Théâtre Prémol de Grenoble, où eut lieu la création en août 2012.

(2) Après l’Ensatt (c’était du 13 au 21 juin), Indécences participera,

du 27 au 30 juin, à l’Aquarium, au Festival des écoles du théâtre public.



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