Blog Le Monde par Emeline Wuilbercq

De la cité au théâtre du soleil, les habitants de la Villeneuve montent sur les planches

Répétitions à quelques pas du quartier de la Villeneuve.

Dans la salle de répétitions des Trembles, froide et humide en ce printemps glacial, les comédiens sont emmitouflés dans leur manteau, tour à tour acteurs sur la scène, spectateurs ou souffleurs. Quelques planches de bois composent un décor minimaliste. Le jeu des amateurs semble encore hésitant mais la motivation est palpable. Depuis quelques jours, l'équipe de création théâtrale de la grenobloise Chantal Morel reprend les répétitions de Pauvre fou !, une adaptation du roman Hidalgo Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantès. Après une année de repos, la troupe se prépare à monter sur les planches du Théâtre du Soleil à Paris. Un nouveau pas en avant pour ce groupe composé d'un tiers de comédiens professionnels et de deux tiers d'amateurs habitant la cité de la Villeneuve de Grenoble.

L'aventure théâtrale a commencé l'an dernier. Choquées par les « images de films hollywoodiens » et la « fausseté de l'information » concernant le quartier, Chantal Morel et son équipe décident d'élire domicile dans un appartement HLM de la cité grenobloise. Loin des portraits au vitriol, la metteuse en scène désire s'immerger afin de vivre et de comprendre un quotidien qu'elle ne connaît pas. Au fil des semaines, elle croise des passants au détour des galeries piétonnes, dans le parc ou sur la place du marché. Elle prend le temps de se balader là où 12 000 âmes fourmillent matin et soir. Elle traîne, discute, « boit des thés », sympathise avec certains habitants et en rencontre d'autres grâce à son ami Ali Djilali. « Les gens nous ont accueillis avec gratitude, l'essentiel était que nous soyons présents », confie-t-elle.

Fruit de tâtonnements artistiques et d'un travail de réflexion sur l'accès à la culture, la démarche de Chantal Morel attire une dizaine d'habitants qui, de fil en aiguille, tissent des liens avec le groupe et veulent tenter l'expérience du théâtre. L'équipe de création crée alors de bout en bout le spectacle Pauvre Fou ! et le présente neuf fois au théâtre Prémol, la salle de spectacle du quartier voisin. Un an plus tard, l'artiste décide de reformer la troupe pour ne pas que ce projet soit une simple parenthèse dans la vie de ces habitants.

Ces derniers ne pensaient pas enfiler leur costume de comédien si rapidement puisqu'il leur manquait une salle pour monter à nouveau le spectacle. Pourtant, dès qu'ils ont appris qu'un grand théâtre parisien les accueillait pendant trois semaines, leur soif de jouer a chamboulé leurs projets à court terme. Congés sans solde, dérogation pour le baccalauréat, modification de la date du mariage du petit-fils, les habitants ont prouvé leur disponibilité et leur engouement pour prendre part à nouveau à cette aventure atypique, entamée une année plus tôt.

Derrière un Rocinante fait de ferraille, les comédiens et habitants du quartier.

Dans la troupe de théâtre, les comédiens habitués côtoient des retraités, des chômeurs, des actifs et des étudiants. À quelques jours de la première représentation, ils ont tous le trac. « Il y a un mélange de joie et d'anxiété », confie Djamel Birkh, l'un des habitants du quartier. « L'année dernière, il y avait la bienveillance des gens qu'on connaissait mais là, nous avons plus de pression », poursuit Habiba Adjel. Pourtant, personne ne baisse les bras. Le projet de Chantal Morel est devenu le leur. « Elle a pris le risque de confronter des professionnels à des inconnus et de les faire jouer ensemble », rappelle Djamel Birkh. En dépit des contraintes de la vie quotidienne, les habitants acceptent d'être encadrés. « Leur emploi du temps ne leur appartient plus mais appartient au groupe désormais », explique Chantal Morel. Et cette exigence semble acquise dans la troupe, même pour les électrons libres. « Le théâtre m'apprend à me canaliser », lâche Nabil Er-Rafii, 29 ans.

Pour que ses comédiens progressent rapidement, la metteuse en scène imagine tout un tas de conseils imagés : jouer "comme dans la vie" ou encore "répéter, répéter, répéter chaque jour" une réplique pour éviter de "glisser sur une peau de banane" le jour de la représentation. Mais Chantal Morel n'est pas simplement la "magicienne" qui, d'un coup de mise en scène, transforme ces anti-héros d'un quartier catégorisé sensible en acteurs de théâtre. Elle est également au coeur des échanges et apprend autant que ses comédiens. « Nous nous découvrons, nous nous étonnons, nous ne projetons rien les uns sur les autres, il n'y a pas de négociation d'intérêts mais une succession d'étonnements », décrit Chantal Morel.

Pour certains des amateurs de la troupe, le théâtre est salvateur. Ce travail artistique est le moyen de se construire une autre identité que celle de chômeur ou de demandeur d'emploi. En dehors des répétitions, Habiba Adjel, 44 ans, "galère" dans la restauration, cumulant les petits boulots. « Cette année, je me suis beaucoup nourrie du travail de Chantal et j'ai mieux vécu cet éloignement face à l'emploi », affirme-elle. « Maintenant, quand quelqu'un me demande ce que je fais dans la vie, je dis que je fais du théâtre, c'est plus valorisant », confie-t-elle. Aide médical psychologique en gériatrie, Djamel Birkh s'est attaché « au plaisir de jouer et aux humains »« Nous traversions tous un moment difficile de notre vie quand ce projet a commencé. Se sentir apprécié, voir que nous donnons du plaisir, c'est thérapeutique », livre-il.

« J'ai une confiance aveugle dans le théâtre qui convoque ce qui ressemble au meilleur », révèle Chantal Morel en observant ses comédiens. Ces derniers n'ont désormais plus qu'une semaine de répétitions avant de jouer sur la scène du théâtre du soleil. « Je ne suis pas stressée, cela se fait tout seul », atteste la metteuse en scène. « Personne ne savait ce que ce projet allait donner mais c'est un beau voyage », résume-t-elle, l'air un peu ailleurs. Au-delà de la pièce et du projet artistique, la volonté de compréhension mutuelle est tangible. Le travail se poursuit d'ailleurs après les répétitions pour mieux découvrir l'autre à travers de longues discussions parfois enflammées.

Quand les moulins à vent s'agitent et craquent, l'ingénieux chevalier de Cervantès y voit des géants. Quand un quartier s'essouffle et intimide, Chantal Morel y voit du talent.

 

 

Pauvre fou ! D'après "Don Quichotte", de Cervantès. Mise en scène : Chantal Morel. Théâtre du Soleil, La Cartoucherie, 75012, Paris. Du 19 juin au 7 juillet 2013. Du mercredi au vendredi à 20h, le samedi à 15h et à 20h, le dimanche à 15h.



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