L'Humanité - Jack Ralite

 

On est frappé par cette phrase du philosophe Gilles Deleuze que Chantal Morel a choisie dans son Verbier d’intelligence rayonnante pour ouvrir à l’entendement et aux émotions de la pièce « Pauvre fou ! » d’après l’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche de Cervantès, qu’elle a mise en scène du 20 au 29 août au Théâtre Prémol, proche du quartier emblématique de Villeneuve, à Grenoble.

 

 

Cette phrase pour elle est presque un manifeste. Elle était hantée par le montage de Suzanne Sontag de la pièce de Beckett « En attendant Godot » en 1993 quand la Bosnie était traitée comme aujourd’hui la Syrie, comme malheureusement toujours la Palestine, c’est-à-dire abominablement.

En 2007 à la Nouvelle-Orléans aux USA, où l’ouragan Katrina créa l’abominable, un metteur en scène, Christopher McElroem, et Paul Chan présentèrent aussi « En attendant Godot ».

En 2010, à Grenoble, le quartier de la Villeneuve connaît la violence suite à la mort de Karim Boudouda, comme celles de Vaulx-en-Velin en 1990, de la banlieue parisienne en 2005 et d’Amiens en août dernier.

Chantal Morel décide d’aller vivre à Villeneuve avec son équipe de création théâtrale et de monter à son tour « En attendant Godot ».

 

Mais Villeneuve, grand geste d’utopie architecturale et sociale du maire Hubert Dubedout, il y a 40 ans, blessée par le grand retournement antisocial des années 70 et les images que la télévision et le Président Sarkozy fabriquèrent de ce quartier, garde un geyser de vie et d’histoire pour quiconque a l’oreille fine et écoute éperdument.

Godot ne suffit plus même si à l’acte deuxième Vladimir s’exclame : « Ce n’est pas tous les jours qu’on a besoin de nous (…) l’appel que nous venons d’entendre c’est plutôt à l’humanité toute entière qu’il s’adresse. Mais à cet endroit, à ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non (…) représentons dignement pour une fois l’engeance où le malheur nous a fourrés ».

 

On applaudit, mais ce sursaut est plombé car dit Milan Kundera : « Plus (l’homme) avançait dans son savoir, plus il perdait des yeux et l’ensemble du Monde et soi-même sombrant ainsi dans « l’oubli de l’être » (…) et se trouvant dans un vrai « tourbillon de la réduction », Don Quichotte et sa seule certitude la sagesse de l’incertitude face à l’absence du juge suprême ». Il évoque alors certains appels qu’il a entendus, l’appel du jeu, du rêve, de la pensée, du temps.

 

Là intervient Cervantès et son grand roman Don Quichotte avec lequel Gabriel Garran, directeur du Théâtre de la Commune à Aubervilliers, affronta le Palais des Papes à Avignon en 1973, confiant à Paul Puaux que sur une île déserte, il emmènerait Don Quichotte et le Roi Lear.

Il écrivit même un poème :

« Conquistador s’offrant à lui-même l’investiture

Ce claudiquant sans âge flanqué d’un valet ventriloque

Ouvre ses nuages à des perpétuelles renaissances (…)

Porteur de véhémence comme de courtoisie (…)

Parmi ceux ou celles que la cécité n’affecte pas

Il est le clairvoyant, le lucide démesure

Là où il s’avance nous devrions le suivre».

 

 

C’est ce qu’ont fait Chantal Morel et son équipe de comédiens professionnels, techniciens et habitants de Villeneuve, avec une grandeur modeste, une subtilité jusque dans les détails les plus minuscules, qui font jubiler. Ni épinalisme, ni réalisme, une vraie beauté, une perfection qui se voit, se ressent et une grande politesse notamment dans la gestuelle corporelle. Quichotte (Louis Beyler) et Sancho Panza (Roland Depauw) vont jusqu’à danser leurs personnages.

Dans notre temps qui sent le moisi éclate un vrai bonheur. Les habitants qui n’avaient jamais touché au théâtre révèlent une soif de disponibilité dans un décor de planches et de tissus dont l’agencement dans sa simplicité atteint le merveilleux.

On n’oubliera pas Sancho Panza, devenu gouverneur de l’Archipel, rendant la justice avec une saveur dévoilante à créer des lueurs dans les yeux de certains désespérés. Ainsi, un condamné à la prison, interprété magnifiquement par un habitant, Nabil Er-Rafii, déclare : « Vous ne me ferez pas plus dormir en prison que vous ne pouvez me faire roi » et obtient sa libération.

 

Quand la « racaille » (les 12000 habitants de Villeneuve pris pour de dangereux malfaiteurs) s’y met, face au bafouillage inextricable qui se veut grandiose des Nostradamus de tout poil, on pense invariablement à Saint-John Perse : « La poésie c’est le luxe de l’inaccoutumance, seule l’inertie est menaçante ».

Le travail de Chantal Morel et de son équipe constituent un grand acte de théâtre.

Elle a, dans son long et profond travail théâtral, toujours traité de ces questions ; cette fois elle fait un pas de plus qui est libératoire ; elle prend à bras le corps ce que dit l’immense poète russe Mandelstam : « La vraie culture (c’est) celle qui anéantit pour survivre ses assises, avant de rebâtir dans le respect de ses ruines » (…) « Tout un pan de la culture se trouve soudainement illuminé d’une clarté nouvelle ».

C’est à cette clarté nouvelle qui n’est pas totalisante, qu’assistèrent les 200 spectateurs quotidiens des 9 soirées du Théâtre Prémol.

 

Chantal Morel a une haute idée de la politique et s’y est toujours confrontée dans ses créations. Mais l’histoire du théâtre dans notre pays ne connaît-elle pas un certain assoupissement, de grands textes ne souffrent-ils pas d’un traitement managérial, ce que n’a jamais fait Chantal Morel. Rappelons son travail au « Petit 38 ». Cet été elle est sortie de l’histoire du théâtre et l’a réinventé. Metteur en scène hors norme « errante » comme le chevalier, insensée, elle a fait du neuf avec des habitants riches de « connaissances en actes », « experts du quotidien ». Elle ne dit pas « je viens », mais « je suis là ».

 

Elle est comme ce poète arménien que Don Quichotte cite :

 

« N’ayant plus de maison ni logis,

plus de chambre où me mettre,

je me suis fabriqué une fenêtre

sans rien autour (…) »

Cela tient debout même si beaucoup pensent comme Jacques Brel, être « sans espoir ni repos ». C’est un travail d’utopie active. « L’homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisées » (…) « Les hommes et les femmes peuvent se retrouver une tête au dessus d’eux-mêmes ».

 

Cette pensée dérangeante et constructive du travail de Chantal Morel, véritable souffleur de conscience, nous transmet une compréhension, une énergie, un état d’expansion, un élan. Elle s’enracine, s’engage toute entière, avec passion dans une aventure éperdue. Elle monte et descend avec aisance les degrés de l’échelle de l’expérience de sa vie qui s’enfonce dans les entrailles de l’histoire et qui se perd dans ses rêves. Elle est porteur de valeurs qualitatives dans un monde inauthentique, voué lui aux valeurs marchandes.

 

Jack Ralite



Les réactions

Avatar sabrine

beau témoignage , j'approuve,je partage ; belle description .

Le 21-08-2013 à 15:45:03

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