Le projet Don Quichotte à la Villeneuve

Hiver/ Rencontrer Beckett et la Villeneuve…

           


En 1993, Susan Sontag part à Sarajevo monter En attendant Godoten plein siège de la ville. Alors que la capitale bosniaque attend désespérément une intervention extérieure pour que cessent les combats, elle travaille avec des comédiens bosniaques – musulmans, serbes, croates… De Sarajevo, elle clame les responsabilités des artistes et des intellectuels sur la scène politique internationale.

            En 2006, Paul Chan visite la Nouvelle-Orléans pour la première fois. Un an après le passage de l'ouragan Katrina, les habitants de la ville vivent toujours dans des mobile-home et n'ont toujours pas reçu l'aide que la Maison Blanche leur avait promis. En 2007, il travaille avec le metteur en scène Christopher McElroen : En attendant Godotest joué quatre fois, en extérieur, dans les ruines de la Nouvelle-Orléans.

            2010. Le quartier de la Villeneuve, à Grenoble, s'embrase. Pendant quelques jours, tous les médias nationaux braquent les projecteurs sur une explosion de violence. Puis l'attention est attirée ailleurs, et la Villeneuve n'intéresse plus journalistes et politiciens. Pourtant ce quartier est toujours habité des mêmes vivants, toujours traversé par les mêmes problématiques. En 2012, Chantal Morel se propose d'aller à la rencontre de la Villeneuve et de ses habitants, dans la continuation d'un geste commencé par Susan Sontag et Paul Chan, pour peut être y jouer En attendant Godot

 

            Pour l'occasion, l'Equipe de Création Théâtrale s'installe à la Villeneuve pour éprouver un quotidien bien plus sensible et riche que ce que nous disent les télévisions. L'appartement de la compagnie devient lieu de rencontre, café privé et bureau de travail. En prenant le temps de la rencontre humaine, de l'échange, de l'apprentissage mutuel, le livre de Godot circule, des extraits en sont lus avec les habitants… 

 

 

Février/ Épuiser Godot


En février, nous organisons trois journées de travail autour d'En attendant Godot.

Ces journées viennent ponctuer deux mois de marche dans le quartier de la Villeneuve, de cafés avec les personnes contactées par Ali Djilali, de réflexions plus théoriques à la fois sur ce quartier (travail sociologique sur les émeutes, la politique de la ville, etc) et sur la posture des artistes et techniciens de théâtre (discussion sur le statut de l'intermittence, débat sur la gestion du budget, questionnement de l'engagement personnel et professionnel de chacun)…

D'un point de vue dramaturgique, le travail se divise entre une lecture de textes théoriques, et une lecture à voix haute d'En attendant Godot. Ces deux aspects du travail révèlent, malgré les avancées, comme un malaise, une "non-conviction" vis-à-vis du texte de Beckett. Comme si les personnages nous échappaient un peu, comme si Godot était trop sec, trop maigre pour le travail que nous voudrions effectuer ici.

Ces trois journées constituent donc une étape importante dans la conception du "projet Villeneuve" : elles confirment que l'on garde, de Godot, la trace du geste de Sonntag et Chan, mais décale la focale sur ce que notre présence ici et l'identité de la Villeneuve appellent. La Villeneuve née d'une utopie architecturale et sociale il y a quarante ans, la Villeneuve que les images de la télévision ont si profondément blessée l'année dernière, la Villeneuve, débordante, encore, d'histoire et de vie(s).

 

Mars/ Retrouver les chevaliers errants…

 

L'utopie que l'on décèle à la Villeneuve prend une place à part entière dans notre travail. Elle permet de considérer le quartier selon une autre focale que celle que proposent les journalistes en tout genre ; elle permet de donner un autre sens aux formes que prend ici le béton ; elle rejoint, d'une certaine manière, les questions posées en début de travail sur l'engagement personnel et sur le rôle du théâtre…

Don Quichotte émerge des cahiers et des livres utilisés cinq ans plus tôt pour un chantier au (Petit 38). Et il arrive accompagné des chevaliers d'Europe et d'Orient, de leurs codes de valeur et d'honneur. Comme si un travail avait été commencé dans un certain contexte, mais trouvait là, peut-être, l'occasion d'éclore vraiment. Il y a quelque chose de noble dans la politesse, l'honneur des chevaliers qui ferait du bien aujourd'hui. La courtoisie comme vision du monde qui donne sens au geste et touche à l'humilité, au respect, à l'intégrité… Les mêmes traits d'esprit nourrissent les traditions asiatiques (les samouraïs) et orientales (le futuwah). Il y a donc des imaginaires communs, des traditions partagées, si l'on veut bien remonter assez loin dans le temps.

On peut tirer les fils de ce travail déjà commencé pour mettre en résonance ce système de valeurs, cette vision du monde, avec l'ordre des choses tel qu'il nous est présenté aujourd'hui… et considérer l'esprit de la chevalerie comme des atouts pour la société moderne (!).

 

 

Avril/ Trouver la place de Don Quichotte…

 

À la mi-avril, nous nous retrouvons à la Villeneuve pour faire démarrer concrètement le chantier de la Villeneuve. L'équipe se retrouve donc autour de Don Quichotte, dont la figure s'impose définitivement pour notre travail ici.

Il touche à des notions fondamentales de justice et d'injustice qui résonneraient particulièrement aujourd'hui. Il y a un fond politique et un système de valeurs qui rendent ce texte important, nécessaire. Puis, si Don Quichotte prend des moutons pour des chevaliers et des moulins pour des géants, la Villeneuve n'est pas en reste, où l'on a pris 12 000 personnes pour de dangereux malfaiteurs… Le texte et l'endroit questionnent profondément, chacun à leur façon, la construction de la réalité – entre ce que l'on voit, ce que l'on veut voir, ce que l'on devine, ce qu'on ne peut supporter de voir…  Enfin, la vision du monde de Don Quichotte, enchantée mais pas farfelue, décalée mais pertinente, moquée mais nécessaire, a quelque chose à voir avec les idées d'utopie que l'on a commencé à travailler.

Enfin, au-delà de sa place intellectuelle ou sensible, Don Quichotte trouve également une place en bousculant la manière de concevoir le spectacle : contrairement à Godot, Don Quichotte a besoin de gens, et ces gens, cette multitude de personnes rencontrées en chemin, peuvent être des gens de la Villeneuve. Il y a donc un déplacement important avec le choix de ce texte –mais également issu de toutes nos conversations précédentes : la participation des habitants de la Villeneuve devient centrale du point de vue de la création théâtrale.

 

 

De la place pour tout le monde…

 

L'idée d'organiser des ateliers de théâtre avec des personnes de la Villeneuve répond donc à la fois à une demande de la part des personnes que l'on a déjà rencontrées et à un appel de la part de l'œuvre, qui réclame un fourmillement de vie(s). Pas évident pour autant de définir une posture juste : au lieu d'ateliers d'amateurs, qui résonnent avec une mission sociale que l'on devrait aux habitants d'un quartier spécifique, nous préférons concevoir ces groupes de travail comme partie prenante des répétitions d'un spectacle qui sera professionnel (et porté en partie par des comédiens professionnels). Dans la même optique, nous décidons de ne pas communiquer à grande échelle sur l'ouverture de ces groupes de travail avec l'équipe : nous préférons passer par les personnes avec qui nous avons déjà été en contact, les invitant évidemment à venir accompagnés de ceux qui le souhaitent. Nous privilégions ainsi l'échange inter-personnel, l'intérêt mutuel de personne à personne, plutôt qu'une prestation proposée d'un professionnel vers un groupe. Une première réunion est convoquée à la fin du mois d'avril, à laquelle participent une dizaine de personnes. Un principe préside à la conception des groupes de travail : il y aura de la place pour tout le monde. Principe nécessaire en ces temps de sélection plus ou moins naturelle, il correspond à une conviction ferme, et se traduit par l'adéquation, en temps réel, du nombre de comédiens (quel que soit leur statut) et du nombre de rôles…

 



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