Articles de Presse

Rue 89
13 mars 2009
Par Jean-Pierre Thibaudat

Dix ans et plus qu’elle y songe, y travaille.
Dix ans et plus qu’elle lit et relit « Les Possédés» (ou « Les Démons » selon les traductions) de Dostoïevski. Fiévreuse mais prête, Chantal Morel a franchi le gué : elle met en scène le roman.
C’est un pari fou. Hautement tenu. Six heures quinze (dont deux entractes) de plongée dans l’univers des « Possédés ». Cela semble court tant le spectacle nous entraîne, nous embarque. C’est magnifique.
« L’adaptation théâtrale a été réalisée avec l’ensemble de l’équipe artistique », était-il écrit sur la première page du programme distribué aux spectateurs de la MC2 de Grenoble (principal coproducteur) où le spectacle a été créé en janvier. Le nom de Chantal Morel n’apparaît pas. Elle veut mettre en avant le travail d’équipe. Elle a tort car c’est elle la capitaine au long cours. Mais elle a raison : c’est un formidable travail d’équipe.
Tout a avancé de front. La traduction menée conjointement par Chantal Morel et la russe Sacha Saint-Pierre, les costumes de Cidalia Da Costa, les lumières d’Isabelle Senège, les musiques de Patrick Najean et l’espace signé Sylvain Lubac. Un espace qui organise des îlots éphémères, un canapé suffisant à dire le salon de Varvana Stavroguine (incisive Isabelle Lafon), un lit et une chaise la tanière de Chatov (François Jaulin, boule d’énergie rentrée).

Dostoïevski le visionnaire
Plus tard, c’est l’espace nu qui tiendra lieu de salon du gouverneur Lembke (joué par Rémi Rauzier qui tient aussi d’autres rôles dont celui du forçat évadé Fedka) tandis que la tanière où se réunissent les comploteurs qui rêvent d’une future Russie socialiste -dont Dostoïevski, visionnaire, prévoit toutes les dérives- se résume à une table acculée à l’avant droit de la scène.
Ou encore ces châssis légers que l’on pose un instant comme dans les spectacles de François Tanguy dont on entend la voix (l’équipe de Chantal a longuement répété le spectacle à la Fonderie du Mans, l’auberge théâtrale dont Tanguy est le tenancier).
Ou encore cette pleine lune qui éclaire les nuits tourmentées des personnages. Et, vers la fin, un traîneau qui passe comme dans les contes russes emportant pour un dernier voyage ce loser qu’est Stepane (Dominique Collignon-Maurin).


Tous les acteurs, sauf deux, jouent plusieurs rôles, c’est le cas de Vincent Bouyé (troublant dans Kirilov), d’Anne Castillo (une Lisa femme-enfant au bord de la crise de nerfs) ou encore la douée en tout Marie Lamachère qui signe aussi la dramaturgie du spectacle. De bout en bout, on reconnaît la patte, la griffe de Chantal Morel, metteur en scène à la fois nouée de doutes et déterminée. Elle fait corps avec Dostoïevski. Elle ne simplifie pas le roman, elle en caresse les arêtes, les balancements.
Tous les noms de personnages cités ci-dessus (il en est d’autres et d’autres acteurs, on ne peut pas tous les citer) ne disent rien à ceux qui n’ont pas lu ce roman, l’un des plus fascinants de l’auteur. Il faut le (re)lire. Et il faut voir ce spectacle qui n’en est pas une lecture, ni une illustration. Mais une traversée. On ne peut plus sensible, vibrante, habitée.

Du théâtre russe parlant français
On ne va pas raconter cette immersion (cela serait trop long et on me dit que les internautes décrochent à partir de trois feuillets, il nous reste peu de place). Disons que ce spectacle ajoute une pièce d’envergure au riche répertoire du théâtre russe.
Albert Camus, naguère avait adapté «Les Possédés» en en tirant les fils philosophiques, il en avait fait une pièce française. Allant plus loin, et prenant à bras le corps le roman, Chantal Morel fait du théâtre russe en français.
Ah si tout de même, parlons d’une scène -(aïe aïe aïe, je vais faire péter le nombre de signes acceptables mais je ne résiste pas)-, l’une des plus fortes du roman et de la pièce, une scène pivot. L’un des binômes (il en est d’autres) c’est le couple que forment Piotr Verkhovenski (le fils de Stepan), phénoménal Fabien Albanese, et Nikolaï Stavroguine (le fils de Varvara), magnétique Nicolas Cartier, -les seuls acteurs à ne pas jouer plusieurs rôles.
Les deux personnages reviennent dans la ville de province où ils sont nés et où tout se passe. Tous deux rêvent d’une Russie future. Mais Piotr est un homme d’action, un manipulateur, un beau parleur, un agité de tous les instants, un diablotin. Alors que Nikolaï parle peu, reste souvent figé, semble absent, en proie à des pensées, des tourments dont on ne sait rien, un frère de lait du prince Mychkyne (« L’Idiot »).
Nikolaï a-t-il vraiment épousé la boiteuse, une pauvre fille, comme on le raconte et si oui, pourquoi ? Il ne répond pas.

Alors, surgit cette scène, l’un des sommets de la littérature occidentale, la confession écrite de Nikolaï Stavroguine. Ce dernier rend visite à l’évêque Tikhone dont lui a parlé Chatrov. La vie de l’ecclésiastique n’a pas été exemplaire et il s’est retiré dans un monastère. Dostoïesvki raconte tout cela en détails.

Stavroguine, scène primitive
Chantal Morel va droit à l’essentiel : la confession. Tikhone entre en scène en poussant la servante, cette ampoule juchée sur un pied qui veille la nuit quand le théâtre est vide. Il s’assoit.
Stavroguine lui tend sa confession. Il la lit. Et Stavroguine la dit. Comme un comédien répète un texte sous l’oeil d’ un souffleur.
Merveilleuse façon de traduire cette phrase du roman où il est dit que Nikolaï a l’impression étrange que Tikhone sait pourquoi il est venu.
Nikolaï Stavroguine dit comment il a laissé fouetter jusqu’au sang une fille de quatorze ans pour une faute qu’elle n’avait pas commise (ce qu’il savait), comment il a joui de cela. Comment, ensuite, alors qu’ils étaient seuls, il l’a prise sur ses genoux, embrassée, puis violée (ce que Dostoïevski dit par ellipse) comment, quelques jours plus tard, elle est tombée malade et a fini par se pendre, enfermée dans un petit cagibi, tandis que lui, derrière une fenêtre il devinait ce qu’elle faisait derrière la porte, attendant qu’elle soit morte pour pousser la porte, notant tout, l’heure, la petite araignée rouge sur un pétale de géranium.
Des pages terribles, inoubliables. Le comédien ponctue les poussées de cette confession d’un geste étrange du pied, comme s’il se désarticulait, et sa botte heurte régulièrement le sol comme une danse lente et démoniaque. Tout s’éclaire à la lueur ténue de la servante, tout s’éclaire toujours chez Dostoïevski et chez Chantal Morel lorsqu’il fait sombre.
Jean-Pierre Thibaudat



Les Inrockuptibles

numéros 687 / 27 janvier 09
Par Patrick Sourd

Revenant après dix ans de jachère à sa passion pour Fédor Dostoïevski, Chantal Morel trouve le juste tempo pour adapter une de ses fresques mémorables.

Comment faire exister à la scène la galaxie tumultueuse des intrigues infinies constituant la matière de ce roman-fleuve qu’est Les Possédés de Fédor Dostoïevski ? Telle une myriade d’étoiles perdues dans la nuit sans espoir qui couvre 1925 la Russie tsariste, le plateau s’éclaire (le plus souvent à la faible lueur des bougies) en une série de petites scènes intimistes qui cadrent chacune les rêves et les tourments des nombreux personnages de cette bouleversante saga. « En restant réaliste, trouver l’homme dans l’homme. On me dit psychologue : c’est faux, je ne suis qu’un réaliste dans le meilleur sens du mot, c’est-à-dire, j’exprime toutes les profondeurs de l’ Âme humaine », précise Dostoïevski à propos de son travail d’écriture. Une ligne de conduite qui est aussi celle de Chantal Morel qui, à travers le minimalisme d’un théâtre qui assume son dépouillement, laisse la part belle à la générosité du jeu de ses douze comédiens. Des unions amoureuses contrariées ou rompues, de multiples intrigues et trahisons qui témoignent de l’agitation politique de ces temps où sous la cendre couvent déjà les braises de la révolution, font qu’à la manière d’un grand feuilleton populaire, les six heures de spectacle (avec deux entractes) filent sans temps mort, nourries par ce pur carburant qu’est la révélation sans fard des profondeurs de la nature humaine.

Après Le Sous-Sol, La Douce, ou Crime et Châtiment, Chantal Morel revient à Dostoïevski après avoir fermé en 2007 les portes du Petit 38, le minithéâtre  de 85 mètres carrés où elle s’était installée à Grenoble depuis 1996. Aujourd’hui, Chantal Morel a décidé de se confronter à nouveaux aux plus vastes des plateaux... Qui s’en plaindrait ?
Patrick Sourd



Le Dauphiné Libéré
Janvier 2009
Par Annabel Brot

Adapter pour le théâtre les « Possédés » de Dostoïevski, c’est le défi que relève haut la main la metteur en scène Chantal Morel en nous entraînant dans une grande fresque (six heures de spectacle) sans longueur ni temps mort, dont la plus grande réussite est sans doute la capacité à nous toucher au plus profond de nous-même, sans poudre aux yeux ni fioritures aucune, mais en utilisant avec intelligence et simplicité tous les outils du théâtre.
Une mise en scène sobre qui sonne juste dans les moindres détails, un décor minimaliste, un remarquable travail sur la lumière et, surtout, douze comédiens épatants se glissant dans des rôles qui semblent taillés sur mesure tant ils incarnent leurs personnages avec aisance et profondeur. Des personnages qui nous livrent une vision noire et sans concession de l’être humain en déclinant des thèmes éminemment universels. En effet qu’il s’agisse d’histoires d’amour, de relations père-fils ou de questions politiques et sociales, le tableau peint sous nos yeux est des plus sombres. La pièce réussit à mettre en exergue toutes les facettes de la grande et cruelle comédie que se jouent les individus. Une plongée vertigineuse dans les tréfonds de l’âme. 
Annabel Brot



Les réactions

Avatar Vanessa

Sarah, these pictures are abetulosly incredible. You have an amazing eye and ability to capture the moment. We're so grateful to you for capturing our little girl so truthfully and for giving us this time capsule for us to look back on. We have seen new expressions of our baby in these photos. Best, Andrew & Kaajal.

Le 11-06-2012 à 15:53:09

Avatar Indi

Stephen Ross July 12, 2011 at 8:29 pm Hegemony and Socialist Strategy is a brilliant work that has lots of loessns for us even now. Last I heard, though, it was out of print. I tried to teach it in a grad seminar and couldn't. Digital copies may be available through mediafire though. Wonder how relevant Horkheimer and Adorno will turn out to be, esp in their evaluation of the illusion of novelty in The Culture Industry.

Le 14-06-2012 à 09:16:57

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