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Chantal Morel, « Home », et ses êtres cabossés

Par Jean-Pierre Thibaudat | Journaliste | 15/01/2011 | 10H13

 


« Home » de l'anglais David Storey, n'est pas une pièce que Chantal Morel a décidé de remettre en scène. C'est une nécessité qui s'est imposée à elle. Comme un besoin de sucre, une envie d'eau fraîche ou de café brûlant. Un manque irrépressible. Un appel à témoin, aussi bien. Une soif d'humanité :


« Au début, je l'ai repéré vers l'estomac, comme une présence, quelque chose qui réclame… Je devais avoir faim d'humanité à cause de cette société qui n'avoue pas son dégoût de l'humain, qui en orchestre chaque jour la disparition effrayante.

Les personnages de “ Home ” n'ont rien d'autre que leur humanité, pas de compte en banque, pas d'image à préserver, de rôle à interposer entre eux et le monde. »


Il ne se passe rien de notable dans « Home ». Quatre chaises, une table de jardin. Deux hommes. L'un parle, il a un besoin impérieux de parler. Se taire c'est mourir. L'autre est dans le mal de dire, les mots sèchent dans sa gorge, ses pleurs sont ses mots. Les deux s'épaulent, deux béquilles qui aident mutuellement à se tenir debout.

Ils partent faire une promenade. Deux femmes leur succèdent. L'une se réfugie dans d'effrayants sourires, l'autre a besoin d'un parapluie pour s'abriter des intempéries de la vie, mais son pépin est troué. Comme deux sœurs.

Amour et chamailleries. Les quatre se retrouvent. Survient enfin Alfred, le préposé au ramassage des chaises. Il voudrait bien s'asseoir, mais il n'y pas de cinquième chaise et sa bouche garde ses mots pour elle.

C'est un monde où il manque toujours une chaise. Un monde bancal. Alors Alfred, une à une, enlève les chaises ; c'est le soir, il faut rentrer. Les cinq s'en retournent en coulisses dans ce que l'on a, petit à petit, compris être un hôpital psychiatrique.


1970, des « jeunes gens affamés de théâtre »

Une grande pièce toute simple, créée en 1970 à Londres avec succès. On ne connaît en français que l'adaptation très signée qu'en a faite Marguerite Duras, créée en 1972 par Claude Régy.

Huit ans plus tard, en 1980, la jeune Chantal Morel fonde à Grenoble le groupe Alertes. L'année suivante, son « groupe de jeunes gens affamés de théâtre » tombe sur « Home ». Chacun lit la pièce séparément. Chantal Morel ne comprend rien à ce tas de « petites phrases inachevées ». Et puis ils la lisent ensemble.

Et là, au détour d'une didascalie (« Il tourne la tête à droite »), le saisissement de la révélation : « A la fin de la phrase, l'acteur tourna donc la tête à droite et je vis », se souvient-elle. Que vit-elle ? Toute l'humanité désarmée et désarmante de ces cinq êtres :

« Car ce que ce texte disait, c'était la dignité, celle que l'on vole aux plus fragiles, à ceux que l'émotion ou la difficulté de vivre ont amené dans cet hôpital psychiatrique. Et cette dignité-là n'aurait pu supporter aucun spectaculaire. »


Grenoble, l'affaire du CDNA

Au fil des années, de spectacle en spectacle, tout le théâtre de Chantal Morel va se construire doublement sur une haine (et/ou rejet) du spectaculaire et sur un besoin insatiable d'humanité. Avec comme confident médian, l'acteur, « un inouï magicien, celui qui ne sait pas ce qu'il sait », dit-elle magnifiquement.

Chantal Morel est restée à Grenoble. Quand Georges Lavaudant, qui dirigeait le CDNA (Centre national dramatique des Alpes) est parti rejoindre Roger Planchon au TNP de Villeurbanne, l'établissement s'est retrouvé orphelin. Après plusieurs errements, on propose à Chantal Morel d'en prendre la direction. Elle arrive en 1988 avec son administrateur Jean-Paul Angot. Elle crée « Le Jour se lève Léopold ! », superbe pièce de Serge Valletti.

Après un an d'exercice, phénomène unique dans les annales du théâtre contemporain, Morel et Angot démissionnent. Ce n'est pas un caprice mais une déchirure : l'impossibilité de préserver un esprit de création et tout ce que cela comporte d'imprévisible et d'inattendu dans un CDNA devenu un gros machin institutionnel.

La description que fait Chantal de la question soulevée par la moquette du couloir de l'administration est aussi impitoyable que lumineuse.


Du Petit 38 aux « Possédés »

 

 


J'avais un souvenir très fort de ce texte qui, loin d'être discuté, commenté, contesté, fut l'objet d'une omerta de la part de la profession. Je viens de le relire.

Le contexte a changé, mais dans ses attendus et ses visées, ce texte n'a rien perdu de sa pertinence. Il n'a malheureusement pas été publié. Le sera-t-il un jour ? A l'heure où se pose –ô combien– la question d'une refonte de la façon dont est régi le paysage institutionnel, cela serait opportun.

Chantal paya lourdement le prix de son honnêteté. Plus tard, en 1996, elle devait s'installer durablement au Petit 38, une boutique avec une barrière salle où faire du théâtre, dans le Vieux Grenoble.

Il y a deux ans, elle mit en sommeil le « P38 » pour mener à bien un projet porté en elle depuis longtemps : mettre en scène « Les Possédés » de Dostoïevski. On a dit ici la force de ce spectacle, bien plus accompli et subtil que les versions proposées par Peter Stein et Lev Dodine.

Ce spectacle a été créé à la MC2 de Grenoble, établissement reconstruit sur les lieux mêmes de l'ancienne maison de la culture qui abritait le CDNA. Et c'est dans le petit théâtre de la MC2 que Chantal Morel a créé « Home ».


2010, une femme affamée d'humanité

Je la retrouve au bar après le spectacle, vêtue de noir comme au premier jour. L'exigence, la radicalité intactes. Et une douceur qui affleure désormais, débarrassée des restes d'une carapace que le temps semble avoir réduite en poussière.

Chantal Morel était prête à revenir à « Home ». « At home ». A renouer avec ces personnages « qui ont simplement un peu plus froid que nous, face à la dureté des relations entre les humains ». A retrouver des acteurs aimés comme Nicolas Cartier, l'acteur qui interprète le rôle quasi muet du porteur de chaises, et qui fut un grand Stavroguine dans « Les Possédés ».

Ils sont beaux ces personnages, si vulnérables, si entiers. Ils me font penser aux personnes (réelles) et personnages (vaguement imaginaires) qui traversent l'œuvre d'Henri Calet. Tous ces cinq-là. Calet, en les voyant, aurait pu dire à Chantal : « Ne les secouez pas, ils sont plein de larmes. » Elle ne les secoue pas. Elle les prend dans les bras précautionneux de sa mise en scène.


« Home » de David Storey - mise en scène de Chantal Morel - théâtre de Vidy, Lausanne, du 18 janvier au 6 février, 0041 21 619 45 45 ; La Passerelle de Saint-Brieuc le 10 février, 02 96 68 18 40 ; Théâtre national de Bretagne à Rennes, du 22 au 26 février, 02 99 31 12 31 ; Hippodrome de Douai, les 22 et 23 mars, 03 27 99 66 66.

Photos : Chantal Morel, « Home » (Philippe Delacroix)


 



Les réactions

Avatar Ethel

There are different forms of occuoatipn. When the CIA orchestrates a coup against the democratically elected president Jean Bertrand Aristide twice mind you. Do you call this independence? Do you call this freedom from occuoatipn? As a matter of fact Haiti is occupied by forces provided by the UN to keep the current coup perpetrators in power remember it was US forces that evacuated Aristide I can't remember the date during the reign of W.Haiti's history of slave uprising and establishing the first black republic was a threat to the colonialists in Paris and was a threat to the slave owners in the US who did everything they could to keep the revolutionary ideas from spreading and encouraging slaves in the US to rise-up and obtain their freedom. This continues to this day and takes different forms.

Le 11-06-2012 à 19:21:56

Avatar Abdo

on dirait une eele de9serte, vous avez tous les deux une mine maiufigqne, le bonheur se lit sur vos visages, bisous les amis, ici aussi soleil c'est si bon pour le moral !!!

Le 14-06-2012 à 06:19:16

Avatar Adu

Yes there are some more recent posts but I was refnrrieg to Jenny posting herself. Don't get me wrong No8 is a great VC and Jenny is a real role model. I'm just sick of the continual CEO's need to blog if they want to survive hyperbole which is patently absurd.

Le 14-06-2012 à 08:27:56

Avatar BoOgie

The quality of this pan is exlelcent however I am very disappointed with how some foods stick. I followed the directions about not heating it too quickly or too high and always used some sort of spray or oil. However, I have not been able to cook eggs without them sticking to the entire bottom of the pan. Other foods don't stick as much as eggs, but they still do not slide out easily. I was willing to spend a lot for this pan as I thought it would be healthier than the usual non stick coatings that chip and flake but I really don't think this pan is worth $75.00.

Le 10-02-2013 à 00:09:00

Avatar Manuel

Thank you so very much! and may I say you are very talented as well! Your ckoioe decorating skills are amazing! Do you have a website yet?

Le 10-02-2013 à 01:35:18

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