Home par Arthur Bernard, écrivain

Home. Mot anglais qui veut dire maison mais aussi, en Grande Bretagne, beaucoup plus que juste des murs et un toit, des portes et des fenêtres. Le home, c’est quelque chose ! Donc, mot intraduisible comme titre d’une pièce par ailleurs magnifiquement adaptée en français par Marguerite Duras. C’est, d’emblée, la première force de cette œuvre que d’être placée sous ces quatre lettres dans une langue étrangère mais que tout le monde entend, comprend et qui tout de suite donnent au propos une portée universelle, générale. Dans un échange entre les personnages sur l’origine géographique de la mélasse, discutant de savoir si elle vient des Indes occidentales ou orientales, une des femmes coupe en évoquant avec ironie « les Indes générales » . Si nous somme bien en Angleterre, c’est dans une Angleterre générale, c’est à dire ici, dans une île et n’importe où également.

 

Les personnages (les hommes surtout) tiennent des conversations parfaitement britanniques (telles qu’on les moque même dans le pays d’origine et Ionesco dans « La leçon ») sur tout et sur rien, les liens amicaux et familiaux distendus à l’infini, le passage des jours, la météo, le temps qu’il fait ou ne fait pas ( précaution d’un imperméable ou d’un parapluie, en cas de précipitations) , la nourriture, toujours soupçonnée d’être exécrable, le moment suspendu et attendu du thé entre déjeuner et dîner. On est dans une île et patriote d’elle même, dont sont sortis tant d’inventeurs de génie :  on en dresse la liste jusqu’à Fleming, ce bienfaiteur de l’humanité avec la pénicilline, où il y a une aviation et une marine. L’ex marin et l’ex aviateur (qui se disent tels) pratiquent la gymnastique respiratoire anglaise. Les dialogues font référence avec humour au théâtre anglais ou britannique. Les couples s’abordent en lançant « Salut Nobles Dames ! «  du côté des hommes, les femmes répliquent par « Salut Barons ! « . Shakespeare, ce patrimoine national, n’est-ce pas ? Et l’un des personnages masculins, le plus indécis (« … et bien, je… ) , avoue avoir été, voulu être acteur et son rôle, ses rôles, ce ne sont ni Hamlet NI Ophélie. : «  … plutôt celui qui est là quand les autres passent. . . « . Beckett est là lui aussi, avec sa façon, dans « En attendant Godot » , de ne jamais en finir. Une île atlantique donc, bien évoquée par le décor, ses nuances de gris, les filets au sol sur les bâches, l’eau qu’on imagine à voir les personnages traverser le fond de la scène en sautillant comme pour éviter les flaques à marée basse. L’île, lieu clos géographique mais aussi l’île du dedans que chacun est pour l’autre, habitant l’île du dehors. Et pourtant, c’est encore un Anglais, le grand poète et prédicateur du 17° John Donne qui a écrit qu’aucun homme n’est une île : « No man is an island ». Les êtres humains sont des archipels reliés les uns aux autres par des isthmes et quand l’un meurt, si le glas sonne pour lui, il sonne aussi pour toi, pour moi, pour tous les autres hommes nous dit Donne.

Pièce anglaise par la géographie, le décor, pièce universelle dans ce qu’elle montre : des êtres qui disent l’essentiel de la condition humaine, la souffrance en répliques courtes, d’apparence ordinaires, banales. Il est de même pour le temps, l’époque. « Home » est écrit en 1970 par David Storey, né en 1933 qui fut aussi scénariste, trompettiste et même joueur de rugby professionnel. Les années 60/70 font l’objet d’une intense réflexion théorique et pratique sur la maladie de l’esprit, son statut, l’interrogation sur les soins et surtout l’institution  au cœur de laquelle ils s’exercent. Ce courant, qu’on l’appelle « anti psychiatrie » , « psychothérapie institutionnelle « , est surtout très actif (ouvrages publiés, expériences menées) en Angleterre, aux Etats Unis, en Italie et en France. Les œuvres qui évoquent la folie, son irréductibilité, la répression qu’elle subit sont nombreuses au cours de ces années. Ne citons que le film de Milos Forman « Vol au dessus d’un nid de coucous » qui date de 1975, tiré d’un roman de Ken Kesey publié en 1962.  « Home » s’inscrit donc dans un contexte. Sauf que ce n’est pas une pièce sur la folie ni sur l’asile, la clinique. Ce n’est pas une pièce « sur « d’ailleurs, aucune d’oeuvre d’art réussie n’est SUR quelque chose. On comprend bien qu’on n’est pas en villégiature malgré les airs de fausse station balnéaire mais la contrainte, les murs, les serrures, le double tour sont évoqués à petits mots, par ellipses, allusions à ces « ils «  qu’on ne voit jamais qui ont confisqué ses lacets de chaussures à la Boiteuse pour lui éviter la tentation du suicide (« Y-z-on eu peur que je m’pende avec ») et qui font de sa marche un encore plus grand calvaire. On ne les voit jamais ces «  ils « , pas de blouses blanches avec la hiérarchie des soigneurs, des soignants, pas de médicaments apparents (sauf peut-être l’allusion « qu’ici on dort tranquille » ) . Pas de thérapies précisées, juste l’évocation, sans plus, du « docteur » qui a dit, qui aurait dit que. Et aussi « les activités » : y aller ou pas, faire des paniers ou dieu sait quoi. On parle à peine de « l’autre côté » ou de « là bas » opposé à « ici » , manière de dire qu’on est « dedans » et qu’on n’en sort pas comme on veut. On sort pourtant mais on revient : « Je reviens à Noël » . Le temps passe autant qu’il ne passe pas, pur présent : « Comment avoir le temps d’avoir un passé ? « .Pas de lutte de classes entre enfermés et enfermeurs mais lutte des chaises entre occupants lorsqu’ils veulent s’asseoir, il en manque toujours une et il faut bien pour chacun trouver sa place. Si lutte de classes il y a elle est inscrite dans les échanges entre les deux hommes qui viennent de la moyenne bourgeoisie et les deux femmes de la classe ouvrière : tous les oppose, les manières, le vocabulaire et sans doute encore plus l’accent dans la langue originale. Donc, la pièce, de la même façon qu’elle se passait dans une île anglaise et tout autant ailleurs, renvoie à un temps qui est celui de sa création mais aussi l’écho de tous les autres. L’espace, le temps sont d’abord mentaux, ce qui ne veut pas dire abstraits et c’est ce qui donne à cet univers son universalité, en fait des « Indes générales ».

Chantal Morel monte ici « Home » pour la troisième fois, après 1981 et 1986. Cela suffit pour affirmer que la pièce lui tient à cœur. Mais reprendre ne veut pas dire répéter, parce qu’on change toujours même si l’on ne change pas et qu’aussi les temps changent. Entre le « Home » qu’elle créa au début de sa carrière et celui d’aujourd’hui résonnent les échos, les correspondances de ce qu’elle a montré au cours de ces trente ans. Le « Home » de 1981 était celui de l’apprentissage, la mise en scène de 2010 celle de la maîtrise. On y voit la cohérence d’un travail autour de thèmes, d’obsessions, de liens (car c’est un théâtre du lien que le sien) qui circulent, s’enlacent, se nouent, se dénouent et se renouent d’une pièce à l’autre, par exemple  « La femme de Gilles « , « Les Musiques orphelines » , « Macha s’est absentée « . . . Il s’agit en fait d’une pièce de théâtre unique derrière la diversité des titres, des textes, des situations, des personnages : c’est la façon qu’a Chantal de conjurer (essayer) le caractère éphémère de son art qui en fait aussi la grandeur. Elle ne se contente pas de monter des pièces, elle fait une œuvre que l’on reconnaît, où l’on se reconnaît. Je vois toujours défiler des figures anciennes derrière les figures nouvelles et m’y retrouve : dans l’ombre de la Boiteuse de « Home » , j’aperçois la Boiteuse des « Possédés » . Chantal Morel possède une couleur comme un ton qui n’appartiennent qu’à elle. De cette esthétique, « Home » est une parfaite illustration. La pièce a donc une couleur, le gris, les gris devrais-je dire, tant le raffinement des lumières fait ressortir la subtilité, la diversité des nuances dans le dépouillement de l’espace scénique. La pièce a aussi un son, des sons. Pourtant, il n’y a pas de musique de scène. Ils viennent des voix, celles des cinq personnages, deux couples, deux hommes, deux femmes et un jeune homme, électron libre.

Chantal Morel a dirigé les voix comme on dirigerait  un orchestre de chambre.. Je verrais bien (j’ai entendu au cours des répétitions) les deux hommes Jack et Harry comme deux violons, Marjorie en alto et Kathleen, la Boiteuse en violoncelle parce qu’elle monte à la fois très haut dans l’aigu et descend très bas dans le grave. Alfred, le jeune homme, trente ans, qui se croit plus vieux que son père qui n’en a selon lui que vingt-deux, très physique, serait un piano car il sait taper très fort sur la table métallique. Il est dans la percussion.

Pièce qui outre ce qu’elle dit de la souffrance, celle qui s’exprime, se crie et celle qui se murmure ou se tait est une pièce qui se regarde comme une aquarelle noyée de larmes et s’entend comme un quintette pour cordes et piano. C’est la musique de Morel.

Arthur Bernard, écrivain, 4 novembre 2010

 

 



Les réactions

Avatar Deepak

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