Mouvement par Bruno Tackels

Don Quichotte contre Sarkozy

05/07/2013

 

 

En 2010, Sarkozy lâchait son « discours de Grenoble » (comme on lâche les chiens) après les émeutes qui avaient secoué le quartier de La Villeneuve. Chantal Morel y est revenue, avec son équipe de création théâtrale, pour construire avec les habitants un spectacle qu’accueille à présent le Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes.

Depuis plus de trente ans, contre vents et marées, Chantal Morel tient le cap. Sans relâche, elle façonne ses spectacles avec la rigueur de l’artisan, la lucidité d’une citoyenne qui ne s’en laisse pas compter, et toujours cet amour du théâtre, brûlant et sans limite : la certitude que s’il est juste, il peut à l’évidence transformer le monde, ou du moins l’apaiser un temps… La fée du théâtre l’a certainement piquée dans son berceau. Cet amour, cette ferveur n’a jamais été négociable, et l’a conduite à prendre des chemins de traverse… jusqu’à se retrouver au Théâtre du Soleil, avec des habitants de La Villeneuve, ce quartier populaire de Grenoble pris pour cible par Nicolas Sarkozy en 2010, après plusieurs nuits d’émeutes. Après les quartiers à nettoyer au Karcher, et le sinistre discours de Dakar, il y eut le non moins ravageur « discours de Grenoble », délibérément belliqueux, et surtout stigmatisant : « C’est une guerre que nous avons décidé d’engager contre les trafiquants et les délinquants », qualifiés d’assaillants à « châtier ». La violence qui gangrène le quartier est qualifiée et expliquée en des termes explicitement communautaires, désignant les immigrés comme source de tous les problèmes qui minent la ville.
On se souvient de ces mots blessants, condamnant tout un quartier à subir la mise au ban et l’opprobre, allant même jusqu’à imaginer d’embarquer des caméras dans les voitures pour certifier les faits. Des mots prononcés par un président de la République.

 

Pour lever le malaise, et tenter de saisir, derrière l’image salissante, la vie réelle de ce quartier, qui faisait figure de projet exemplaire – une utopie bien réelle –, lorsqu’il s’est érigé dans les années 1950, Chantal Morel et son équipe de création théâtrale décident donc de s’installer à La Villeneuve. Pendant plusieurs mois, ils y ont habité, simplement, ont observé la vie du quartier, ont rencontré ses habitants, au fil des hasards et des errances. Car le projet engagé ne va pas de soi, et les chaussestrappes sont légion, avec son cortège de questions sensibles : pourquoi venir ici ? Pour y faire quoi ? Quel est le sens de notre présence ? Comment peut-elle être juste, c’est-à-dire pleinement artistique,
mais ouverte aux habitants de La Villeneuve, sans pour autant mimer l’aide sociale (nécessaire, et très présente dans le quartier avec plus de quarante associations) ?
La compagnie travaillait alors sur Godot, et espérait que les personnages de Beckett seraient le bon levier pour ouvrir les portes. Mais très vite, leurs vêtements secs et épuisés ne suffisaient plus pour embrasser toute la richesse de ce qui était en train de se jouer avec les habitants. Ceux-ci ont alors, et très littéralement, adopté Don Quichotte, comme le montre explicitement le premier tableau du spectacle Pauvre Fou ! – un vrai tableau, chargé et mystérieux : dans une maison de bric et de broc, de bois et de guindes, à moins que ce ne soit un grenier abandonné, un petit monde est rassemblé, et assiste à l’apparition d’un étrange phénomène. Un homme se lève pour faire justice, dans un monde qui en a bien besoin, il s’appuie sur les vieux principes des chevaliers pour aider les faibles, protéger les femmes, délivrer les condamnés.
Assumant pleinement l’invraisemblable de la situation, qui oscille entre le grandiose et le ridicule, il ose mettre en scène son décalage radical, sa croyance absolue de chevalier, qui peut changer le plomben or, qui prend vraiment des vessies pour des lanternes et dont les désirs deviennent toujours réalité. Ainsi Sancho, le complice improbable, récupéré dans la rue, disciple ballot et insipide va finir par dépasser le maître en justice et en liberté. Il finira par réussir là où Don Quichotte avait échoué. C’est lui qui vengera son maître de la cruauté du Duc, qui prenait un malin plaisir à jouer de sa prétendue naïveté. Son art du récit emporte tout sur son passage, et la parole de Sancho,
littéralement bouleversante, prend le pouvoir et invite les habitants, de retour, cette fois non plus pour assister à la comédie, mais pour agir, pour obtenir justice. Son rôle grotesque de gouverneur d’archipel devient le plus brillant des sages.

 

Don Quichotte et Sancho Panza réveillent l’utopie assoupie en chacun de nous. C’est d’ailleurs exactement ce qu’ont fait, modestement, les acteurs de Chantal Morel en allant à La Villeneuve. C’est aussi l’effet que produit ce spectacle, qu’un ami qualifiait d’« idéaliste », après la représentation, autour des inimitables tables en bois rondes de la Cartoucherie. Il met en effet en scène l’arrivée de l’idéal théâtral dans le monde des « vrais gens », une expression puissante, dans la bouche de Chantal Morel. Mais en vrai. Et c’est ce qui rend le spectacle si poignant, clamant un autre monde, et y croyant, quitte à paraître décalé, inaudible, voire naïf et même ridicule – « utopique », aux yeux de certains habitants du monde. Assurément, ceux de La Villeneuve ont une présence énorme, sur le plateau du Quichotte. A l’évidence, ils ne viennent pas du même monde que lui. Ils ne sont pas acteurs, et ne cherchent pas à l’être. Pas même des « amateurs ». Juste des habitants de la Villeneuve, qui ont eu le désir, et le courage, d’apparaître autrement aux yeux du monde. Et les effets n’ont pas manqué de se succéder : méfiance, étonnement, résistance, fascination, renversement, découverte, émerveillement, lien, parole, travail et confiance. Les fées ont fait leur travail. Après un long chemin semé d’embûches, qui l’a mené jusqu’au Théâtre du Soleil, grâce au regard amical et bienveillant de l’infatigable Jack Ralite, la fée politique du théâtre, Pauvre fou ! va pouvoir revenir… à Grenoble, où il sera joué dans le quartier de La Villeneuve, cette fois. Mais la force indéniable du théâtre est qu’aux dires des habitants eux-mêmes, l’expérience théâtrale a laissé des traces dans le quartier, des traces durables, qu’il faudrait maintenant plus nombreuses. A vous de jouer, les fées.

 

Pauvre Fou !, d’après Don Quichotte, de Miguel de Cervantes, mise en scène Chantal Morel, avec
l’équipe de création théâtrale et les habitants de La Villeneuve. Jusqu’au 7 juillet au Théâtre du Soleil,
Cartoucherie de Vincennes (http://www.theatre-du-soleil.fr/thsol/index.php) ; les 19 et 20 juillet, au
festival Hérisson en fête (http://www.footsbarn.com/spectacle.php?showid=37) dans l’Allier ; du 17
au 29 septembre au Théâtre Prémol de Grenoble (http://www.mdhmjctheatre-premol.fr.sitew.com
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Les réactions

Avatar Eric Dréau

Bonjour M. Tackels,
Jack Ralite, le nom que j'aurais voulu voir comme ministre de la culture... J'espère que vous ne m'en voudrez pas si je me trompe complètement. Je suis professeur d'Anglais au Collège du Segrais à Lognes en Seine et Marne. Avec nombre de collègues, nous nous battons actuellement contre la réforme du collège qui risque fort de s'appliquer dès la rentrée 2016. Vers 1999-2000, j'avais assisté à une conférence que vous aviez donné à Saint Denis sur Walter Benjamin. Les professeurs de philosophie de Paris 8 avaient tous à l'époque une actualité éditoriale sur cet auteur. J'ai le souvenir, mais cela mérite d'être vérifié, que dans son oeuvre, Benjamin se montre assez critique sur les tentatives de faire des conseils municipaux d'enfants et autres formes de mise à la portée des enfants du fonctionnement de la démocracie.
  J'ai souhaité vous demander confirmation de cela parce-qu'il me semble que cette information me vient de vous et que par l'intermédiaire des EPI, la réforme du collège se résume pour une large part à se persuader qu'apprendre en faisant comme les grands est une sorte de nec plus ultra de la pédagogie. Donc bref, Benjamin serait-il avec nous?
  Plus de 15 ans ont passé depuis cette conférence, et je n'ai plus mes notes, donc si vous pouviez m'éclairer sur cette question, je vous serais très reconnaissant!
  Très cordialement,
Eric Dréau.

Le 22-05-2016 à 13:23:41

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