La Canard Enchaîné par Jean-Luc Porquet

(Sarko Pança)

03/07/13

 

QUE vient faire ici Sarkozy? Rien. Ou plutôt si. C'est quelque temps après son fameux discours très buissonien à La Villeneuve, quartier ghetto de Grenoble, il appelait à la guerre (carrément) contre les immigrés et les délinquants, que Chantai Morel, metteur en scène, et sa petite « Equipe de création théâtrale » décident d'y planter leurs pénates. Ils prennent un appartement, multiplient les rencontres, commencent à travailler « En attendant Godot », et tout à coup décident: « Il nous faut du grand, du beau, du fort, du drôle, du généreux, du tonitruant, du tendre, du convaincu, de l'exigeant... » Bref, il leur fallait « Don Quichotte ». Sur le plateau, aujourd'hui, se retrouvent ensemble une dizaine d'habitants du quartier qui n'avaient jamais mis les pieds sur les planches (ça se voit, mais c'est bien), et cinq comédiens professionnels. Don Quichotte, nous voilà!


C'est Louis Beyler qui l'incarne, 78 ans aux prunes et débordant de fougue, fort en gueule, d'impressionnante carrure: impeccable. Mais c'est son fidèle Sancho, incarné par Roland Depauw, trapu et vif à souhait, qui tire la couverture à lui. Car Chantal Morel et son équipe l'ont bien vu : c'est Sancho, au fond, le vrai héros de l'histoire. Lui qui au début se moquait des billevesées de son maître, lui qui ne constatait que moulins à vent là l'autre voyait des géants finit transformé par ce voyage initiatique: comme le relève Alberto Manguel « La cité des mots » (Actes Sud)., l'une des principales leçons du Quichotte est celle-ci: « Sancho a appris de Don Quichotte une nouvelle idée de la justice,
universelle et absolue, qui affirme l'importance d'agir justement dans un monde injuste, quelles qu'en soient les conséquences. » Le monde n'est pas figé dans sa forme actuelle. Il ne faut pas s'en contenter. Il faut le rêver meilleur qu'il n'est. A La Villeneuve plus qu'ailleurs...


Après un démarrage épatant dans un décor d'auberge, nous voilà cheminant sur une étroite et haute coursive en compagnie du chevalier errant et de son serviteur. C'est un peu longuet, et statique, le Quichotte parlant d'abondance, mais sans doute toute initiation doit-elle en passer par là, paroles, épreuves, collisions avec le réel, déclamations... Ecoutez-le devant le spectacle de six hommes enchaînés que mène un policier: «Arrête-toi, ô société, il faut s'y prendre autrement... Mon métier est d'empêcher que l'on fasse violence aux misérables et que l'on opprime les nécessiteux. Je vous prierai de bien vouloir les laisser aller en paix. Il n'est pas juste de réduire au rang d'esclaves ceux que la nature a faits libres. Il n'est pas bien que les hommes deviennent les bourreaux d'autres hommes. Je vous le demande, messieurs, avec calme et courtoisie. Mais, si vous refusez, la valeur de mon bras saura vous y contraindre. » Le policier: « Pauvre fou! »
Mais bientôt la pièce bascule, et le décor aussi, survient alors une scène grandiose et peu connue. Un duc et ses gens, pour railler l'errant et son valet, leur bandent les yeux, les installent sur un cheval prétendument magique, et leur font croire qu'ils voyagent dans le ciel. Mais Sancho, une fois descendu du cheval immobile, les sidère en leur racontant l'incroyable périple qu'il a fait là-haut, et toutes les merveilles qu'il y a vues... Que l'imagination libre et la poésie puissent déjouer les pièges du pouvoir, voilà une autre belle leçon quichottesque. Ce n'est pas la guerre qu'il fallait annoncer aux habitants de Villeneuve, mais l'impossible quête...


- Au théâtre du Soleil, à Vincennes.

 

Porquet Jean-Luc
 



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