Rue 89 par J.P Thibaudat

Don Quichotte habite le quartier de la Villeneuve à Grenoble

J.-P. Thibaudat

chroniqueur
Publié le 25/06/2013 à 16h25

Scène de « Pauvre fou » (DR)

« Pauvre fou ! » est le titre d’un spectacle riche en folies signé Chantal Morel. Le titre reprend ce que dit un des personnages de « L’Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche » de Miguel de Cervantès, alors qu’il écoute le récit d’une des lubies ou visions du chevalier à la triste figure.

De Godot à Don Quichotte

Cependant, l’expression vaut tout autant pour ce diable de Sancho Pança. Entre celui qui a lu tous les livres et celui qui n’en a lu aucun puisqu’il ne sait pas lire, entre celui qui (re)vit dans un passé idéalisé et celui qui essaie de tirer profit du présent, entre l’illuminé et le rusé, entre l’hidalgo et le péquenaud, l’un et l’autre merveilleux parleurs, Cervantès déploie un accordéon aux gammes infinies.

Au jeu des élucubrations, le valet à l’école accélérée de son maître finira par le dépasser à l’heure de raconter leur prétendu voyage cosmique, l’un des moments forts de ce spectacle qui n’en manque pas.

Mais le plus beau c’est que le spectacle raconte aussi sa genèse, aussi imprévue que bien des chapitres du roman errant qui en compte une tripotée et où Chantal Morel n’a eu qu’à piocher.

Tout commence en janvier 2012, lorsque Chantal Morel et la petite équipe de sa compagnie s’installent dans un appartement du quartier de la Villeneuve à Grenoble, ville que Chantal Morel connaît comme sa poche puisque c’est depuis toujours son port d’attache. En 2010, suite à la mort de Karim Boudoula, ce quartier grenoblois avait connu de chauds moments.

« Questionner nos métiers »

« On vient voir ailleurs si l’on existe encore, se glisser dans d’autres réalités, rencontrer de nouveaux visages et de nouvelles voix. Changer d’automatismes, questionner nos métiers, nous mettre peut-être en porte-à-faux pour vérifier notre équilibre », raconte (dans le programme) Chantal Morel, aussi irréductible et obstinée que le héros de Cervantès.

Là, dans ce quartier montré du doigt par certains, elle a l’idée de travailler sur « En attendant Godot ». L’idée lui est venue en se souvenant que lors du siège de Sarajevo, c’est cette pièce de Beckett que Susan Sontag avait montée avec des acteurs bosniaques. Mais très vite, la pièce se sent à l’étroit dans le quartier. Après ce tour de chauffe, il faut mettre le feu avec une œuvre plus ample, plus peuplée. D’où l’idée de « Don Quichotte ».

Mise au point du texte, travail en ateliers avec des habitants du quartier qui s’engagent dans l’aventure. En juillet 2012 arrivent les deux acteurs professionnels qui incarneront l’hidalgo (Louis Beyler) et Sancho (Roland Depauw). Tout avance de front et en particulier la construction du décor et des « personnages » de Rossinante (le cheval de l’un) et du Grison (l’âne de l’autre) « Pauvre fou ! » est finalement créé en août dans le quartier, au théâtre Prémol.

C’est ce spectacle qui est aujourd’hui accueilli au Théâtre du Soleil chez Ariane Mnouchkine. Dimanche dernier, assise au premier rang, elle ne ménageait pas ses applaudissements.

Tout en suivant le fil du roman qui galope sur près de 1 500 pages en édition Folio, Chantal Morel qui ne veut pas d’un spectacle au long cours (« Pauvre fou » dure 1h35), laisse de côté bien des épisodes pour mieux condenser certaines scènes. Entraînée par le tour de chauffe du côté de Beckett, elle économise les mots. Ce qui n’empêche pas Don Quichotte au début du spectacle de prendre pour des géants une théorie de moulins à vent.

Un temps de rencontres

Tout s’articule autour de deux axes :

  • d’un côté, les rapports fabuleux entre l’autoproclamé chevalier et le paysan de plus en plus émancipé ;
  • et de l’autre, les rencontres que font les deux zigotos en chemin (colonne de prisonniers, etc.), dans une auberge, etc.

Là on voit des acteurs chevronnés être confrontés à des êtres qui jouent sur une scène pour la première fois. Et c’est à chaque fois comme un pavé jeté dans une mare : beauté des ondes que cela produit.

Les derniers mots du spectacle, en voix off, c’est le Frison, l’âne de Sancho, qui les prononce. Cette voix venue du fond du théâtre, c’est celle de Jean-Marie Patte. Un être admirable aujourd’hui retiré de la scène (hélas). Alors je me suis souvenu de cette phrase que Patte avait placée en exergue d’un de ses spectacles ayant pour titre « Titre provisoire » (créé en 1995 à la MC 93 que dirigeait alors Ariel Goldenberg) :

« Rien n’est plus sûr que la chose incertaine. »

On ne saurait mieux ramasser en une phrase ce « Pauvre Fou ».



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